DERNIÈRE SÉANCE
l’odeur écœurante du pop-corn stagne au-dessus
de la moquette à fleurs stylisées, des godasses voraces disputent l’espace aux culs patients qui montent la garde
aux portes de la salle. Et voici que le flipper de mon enfance sort du décor, intime le droit d’exister, là et maintenant,
et non plus dans un passé lointain, fait d’ouvreuse qui m’offrait un Miko ou des chocoletti, fait de Walt Disney naïfs,
fait de toutes ces attentions que me donnaient le privilège d’être la petite fille du propriétaire du cinéma
de Carentan.

CHLORE
Les mèches mouillées collent aux tempes. Le chlore
pique les yeux et laisse une odeur de mort dans les cheveux. Sous les néons, les corps luisent et hydro-glissent, ils sont soudain doués d’une ingénierie insoupçonnée.
Les fesses rebondissent hors de l’eau, aux côtés
d’avant-bras tendus par l’effort du brassage. C’est alors
un immense foetus polymorphe qui se dessine sous
mes yeux, excité et pâle, aux mille dents, écarquillant
ses yeux de plastique thermoformé.
La joie et la jeunesse l’anime et je pense par antinomie
à l’esprit putride qui frappe à la porte de l’établissement des bains de Yubaba dans « Le voyage de Chihiro ».
Le vénérable puant – se dissolvant dans son énorme
baquet – m’intrigue par ses infirmités : chronophage,
il avale ses rencontres, télépathe, il déplace les objets.
Sa lenteur en fait un philosophe de boues usées,
un sage, l’oreille coulant son cérumen sur le monde,
pour le matifier. Alors que l’avorton mutant n’est autre
qu’un Jeff Koons de supermarché à la vitalité débordante, l’esprit putride est plus flou et le flou c’est l’esprit…

THÉORIE À 2 FRANCS 6 SOUS
« Pain de mie – Tancarville – Zombies »
Ces 3 mots reviennent quotidiennement, comme
les repères d’une junk culture mal assumée.
Allez ! cherchez bien : vous aussi vous vous vautrez dans
vos trois mots ! Ils rythment votre journée, en donnent
une coloration spéciale et identique, un vernis qui assure une continuité linguistique à votre cohérence existentielle. Pour certains ce sera : « Café – Excell – Bavoir », pour d’autres « Joint – Dessin – Insomnies » ou encore « IPhone – Réunion – Pizza ».
Et ces trois mots sont tout un monde, ils forment
une combinaison qui nous est propre et qui nous offre
la possibilité d’en rencontrer d’autres… Car l’un de nos mots existe forcément autre part et ailleurs, crée
un lien entre nous et l’autre pour tisser ce grand châle
qu’est l’humanité.

 

 

 

11 novembre 2015

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